Ce qui s’est passé à Orange en juillet 1794 est d’une violence inouïe, sous prétexte d’avènement d’une liberté imposée par un régime de Terreur.
D’emblée, nous nous heurtons à l’antinomie entre liberté et terreur ! Sans aller jusqu’au cours professoral, il convient de comprendre pourquoi une telle violence a pu se déchaîner dans ce XVIIIe siècle raffiné, où l’Europe vivait « à la française ». L’esprit des Lumières aboutissait pour certains à une idéologie de régénération radicale, portant à l’extrême « Écrasons l’infâme » (c’est -à-dire l’Eglise) de Voltaire et la pensée de Rousseau : « Les opposants au contrat social doivent être considérés comme des étrangers parmi les citoyens. » Cette régénération concerne un homme privé de tout caractère spirituel, une simple machine pour Diderot et Carrier justifiera ainsi les noyades républicaines à Nantes : « Nous ferons de la France un cimetière, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. »
Ces religieuses étaient tout simplement cohérentes avec leur engagement initial de consacrées. Elles croyaient à la valeur de la parole humaine, parole donnée à Dieu et à l’Église dans leurs vœux. Elles ne faisaient qu’invoquer la liberté de conscience vociférée par les révolutionnaires eux-mêmes. Elles répondaient que l’obéissance à la loi des hommes ne pouvait supplanter la fidélité première à la loi de Dieu. Bouleversantes sont leurs réponses aux juges qui sournoisement mêleront la question religieuse du serment et le piège politique de leur attachement au Pape, tout à la fois chef spirituel et souverain du Comtat dont elles sont pour la plupart originaires, ou même au roi Louis XVI : réponses tellement nettes et fermes sur la fidélité à Dieu, dans l’incontestable force de la liberté intérieure !
Fortes de leur union au Christ, elles vont s’adapter à des situations extrêmes, retrouvant très vite les moyens d’assurer une vie de prière dans les caves de la maison du capiscol derrière la cathédrale d’Orange, jusqu’au théâtre antique « Antichambre de l’échafaud ». Elles se soutiendront et soutiendront les codétenus, dans la promiscuité matérielle, les contraintes psychologiques et spirituelles de l’incarcération. Elles incarneront une véritable proximité de nature au cœur de ce contexte déshumanisant, résumé par les mots du bourreau : « Quand un homme lui était livré, il était maître d’en faire ce que bon lui semblait ». Leur vie de baptisées et de consacrées, s’enracinera plus profondément encore, comme leur sens de l’Église qui les mettra au large dans les limites étroites de leur cachot qui devient un lieu saint. En refusant de parjurer leurs vœux, elles vont être considérées comme inciviques, inutiles et novices, mais elles vont expérimenter ce que le Seigneur avait révélé : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra, celui qui la perd pour moi et l’Évangile la trouvera. » Marchant vers la guillotine en chantant le Magnificat ou le Te Deum, elles impressionneront les gendarmes qui s’écriront : « Ces bougresses-là meurent toutes en riant. » Nos sœurs martyres incarnent pour nous la vertu de force qui vient de l’Esprit Saint dans les cœurs remis et confiants, quelles que soient les circonstances. Comme aux 32 bienheureuses, le Seigneur nous demande de rendre compte aujourd’hui en parole et en actes de l’espérance qui est en nous. Cette espérance, c’est le Christ Lui-même en son adorable personne, à qui revient tout honneur et toute gloire aux siècles des siècles, Amen.
Extrait de l’homélie donnée par le Chanoine BREHIER le 09 juillet 2023